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Histoire d'AlgériePériode ottomane (1515 à 1830)

Les captifs européens chrétiens dans la Régence d’Alger

Une hostilité permanente, une « algérophobie » et une islamophobie ont incité le monde des prêtres, des consuls à dénoncer avec rage « la cruauté des musulmans », « l’esclavage affreux » auquel ils se seraient adonnés, en fermant les yeux sur la brutalité d’un esclavagisme concret, pratiqué par leurs états dans les colonies, parce que selon eux, cette violence était légitime, naturelle, puisque pratiquée par eux sur des « races inférieurs », « des sous-hommes ».

Les peuples musulmans en Afrique et en Asie et les peuples autochtones des Amériques étaient casés dans ces deux catégories. D’ailleurs, le roi français Charles X, le 3 mars 1830, dans le discours du trône, évoque pour la première fois l’idée d’une expédition punitive « destinée à obtenir réparation de la dette ainsi qu’à détruire le repaire de corsaires installé dans la régence d’Alger et mettre fin à l’esclavage ». Rien que ça ! Voyons ce qu’il en est vraiment, en nous appuyant sur des témoignages d’européens qui ont visité la Régence d’Alger.

« Toutes les religions sont tolérées dans le royaume d’Alger. Tous les étrangers, tant esclaves que libres y ont leurs prêtres et leurs églises. Ces religions y sont même protégées », écrit Morgan*. Diego de Haedo, historien espagnol, raconte qu’il y avait toujours des prêtres captifs et la messe était dite tous les dimanches de l’année. Parmi les prêtres captifs se trouvait des docteurs et des gens instruits. En 1720, à Alger, Noël a été célébré par les captifs chrétiens le plus normalement du monde, et la messe de minuit de cette festivité fût célébrée au son des trompettes, de flûtes, et des hautbois qui « se firent entendre depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures du matin ».

Mais la propagande officielle européenne diffusait le discours suivant : les algériens seraient des musulmans fanatiques et aurait la tendant à faire convertir les captifs à l’Islam. Laugier de Tassy, chancelier du consulat français dans le royaume d’Alger au 18 ème siècle, s’étonne et dit : « on est persuadé, en Europe, d’après je ne sais quelle tradition que les esclaves chrétiens sont forcés d’embrasser le mahométisme ou du moins qu’on emploie les promesses, les menaces et les mauvais traitements pour les y contraindre. Mais ce rapport est si éloigné de la vérité qu’il est certain que les possesseurs d’esclaves seraient très fâchés de leur apostasie. » on voit bien que les fakes news ne sont pas nés à notre époque.

Nombre des captifs :

Selon Belhamissi**, il y avait un bagne appelé La Bastarde où était rassemblés, au 16ème siècle, entre 400 et 500 captifs chrétiens, « qui peuvent aller et venir, comme bon leur semble tant que l’Agha et les janissaires ne les occupent point ». On leur distribuait des vivres et même de l’argent pour leurs besoins quotidiens. De l’autre côté, les Algériens captifs de la marine de guerre occidentale étaient marqués au fer rouge et ramaient dans les galères européennes et sous-alimentés. Les captifs chrétiens européens étaient essentiellement des détenus politiques dans un contexte de guerre navale entre les puissances occidentales (France, Espagne, ou Portugal, par exemple) et les états nord-africains. Et puis, le chiffre des captifs était gonflé par la propagande officielle des états colonialistes.

En 1815, il y avait 1600 esclaves issus de toutes les nations européennes et surtout des esclaves originaires de l’Italie du sud.

Par exemple, Cervantès, officiellement « esclave » du Pacha Hasan Veneziano, était dispensé de travailler. Cela n’a pas empêché le futur grand écrivain espagnol à écrire des calomnies sur les Algériens, lui et son compatriote Haëdo. D’après Charles Marie de la Condamine***, « les esclaves chrétiens » étaient mieux traités que les autochtones par les dirigeants ottomans : « si un Maure ou un naturel du pays frappe un turc, même en se défendant, le Maure est pendu…les esclaves chrétiens sont traités moins rigoureusement. Ils se battent tous les jours avec les Maures, impunément et quand c’est avec les turcs, ils en sont quittes pour la bastonnade »

Un an avant l’invasion de notre pays par l’armée colonialiste française, Bizard, lieutenant de vaisseau français, écrit dans une de ses lettres, après avoir rencontré le Dey Hussein : « j’ai vu tous nos prisonniers, les deux capitaines sont l’un chez le consul de Hollande et l’autre chez le consul de Sardaigne et se trouvent aussi bien traités. » autant dire que la vie des captifs d’Alger n’était pas catastrophique.

Qu’en était-il alors de la « cruauté » des algériens musulmans ? L’administration de la Régence d’Alger sanctionnait tous les cas graves, comme les meurtres, vols, insurrection armée des captifs. Morgan se demandait si ces châtiments mérités pouvaient être considérés comme « des cruautés ».

On comprend, à partir de tous ces témoignages d’européens basés sur le réel, que les captifs chrétiens dans la Régence d’Alger n’ont jamais été soumis à l’esclavagisme comme mode de production économique, contrairement aux nations européennes impérialistes qui le pratiquaient en Afrique australe, dans les Amériques, dans les caraïbes et dans les îles du pacifique. On se rappelle la misère des esclaves noirs et leurs conditions de vie atroces dans les plantations de canne à sucre et de café ou de coton, aux Amériques, en Guyane, à Cuba ou au Brésil, respectivement colonies britannique, française, espagnole et portugaise.

Mohamed Walid Grine

Notes :

*Joseph Morgan : historien britannique qui a vécu au 18ème siècle. A écrit « The History of Algiers » (l’Histoire d’Alger)

** Moulay Belhamissi : (1930-2009) historien et enseignant universitaire Algérien. Spécialiste de l’histoire de l’Algérie durant l’époque de la Régence d’Alger (1518-1830)

***Charles Marie de la Condamine (1701-1774) explorateur, scientifique, astronome et encyclopédiste français.

Sources :

Moulay Belhamissi, chapitre Alger et les captifs chrétiens, dans son livre « Les captifs algériens et l’Europe chrétienne », pages 48-54, ENAL, Alger, 1988.

14 juin 1830 – Les Français débarquent en Algérie – Herodote.net

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