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Cela s’est passé un 8 mars 1965, la première grande mobilisation des femmes à Alger

La guerre de Libération nationale a fait de la femme algérienne un acteur décisif, par sa présence multiforme sur tous les terrains de la lutte : maquis, guérilla urbaine, prison, camps, travail dans la clandestinité en Algérie comme en France. Les poseuses de bombe ont été médiatisées dans la colonie comme en métropole. Les autres le furent moins, mais cela ne diminue en rien leur rôle dans la lutte contre l’armée coloniale.

Le militantisme des moudjahidate n’a pas pris fin avec la proclamation de l’Indépendance, le 5 juillet 1962. (…). Jamais durant la guerre de Libération nationale, elles n’avaient mis en avant leurs propres revendications. Cette priorité donnée à la libération n’a pas été payée en retour. (…)  La fièvre de l’Indépendance tombée, elles feront le constat de leur non-existence en tant qu’acteurs passé et futur. (…). Refusant la capitulation, elles se remobilisent pour un autre combat.

Les cinq actes  du 8 Mars 1965

La première grande manifestation des femmes à Alger le 8 mars 1965 a pour slogan le combat pour l’égalité. 
Pour se mettre au diapason avec la Fédération  internationale des femmes démocratiques, le gouvernement du président Ahmed Ben Bella proclame le 8 Mars 1965, journée officielle de la femme en Algérie. Pour donner du sens à cette journée, un meeting officiel est programmé au Majestic (salle Atlas).
L’une des coordinatrices de l’UNFA, une moudjahida, Zohr Zerrari, déclare à l’APS que l’Algérie commémorera désormais le 8 Mars sous l’égide de l’UNFA et que cette journée aura un éclat particulier (…). Placé sous le slogan « l’égalité de l’homme et de la femme”, l’UNFA mobilise à cette occasion 10 000 femmes pour un défilé grandiose du Champ de manœuvres (place la Concorde) à Bab El-Oued, en passant par le port, pour s’achever par un meeting  présidé par le président A. Ben Bella au Majestic. D’un point de vue historique mais aussi politique, cette journée trouvait tout naturellement sa place dans une Algérie nouvelle, avec des femmes nouvelles, déterminées à faire entendre leur voix et à se faire une place dans une Algérie en chantier. Ce 8 mars 1965 se tient à la  veille du congrès de  l’UGTA et de la tenue, en été à Alger, de la Conférence afro-asiatique des femmes. 
La solidarité avec les femmes bâtisseuses : angolaises, érythréennes et toutes celles qui luttaient contre l’oppression coloniale l’a emporté sur la construction du socialisme, mot d’ordre par excellence de l’époque. L’égalité revendiquée est à plusieurs variables. Sur le plan national, les Algériennes y voient le prolongement du combat qu’elles avaient livré quelques années auparavant contre l’occupant et sa tyrannie et, à un degré plus factuel, cette lutte marquait l’implication de la femme dans tous les secteurs de la vie quotidienne du pays devenu souverain. Elles se voulaient partie prenante de la libération/émancipation de « la patrie », devenue dans la littérature écrite et orale de ces femmes un concept à portée historique et idéologique. Sur le plan international, ce combat s’inscrivait de facto dans la continuité de celui mené par ces mêmes femmes contre l’oppression dans le monde, contre la minorisation et la marginalisation de celles qui constituaient plus de la moitié de l’humanité, mais qui étaient des sans-droit dans des pays qui en ont fait le principal mobile de leur lutte émancipatrice. L’appel  lancé à cette occasion par l’UNFA, ce 8 mars 1965, n’a pas pris une ride :
“Femmes algériennes, cette journée doit revêtir un caractère exceptionnel, elle doit être une démonstration vivante de notre détermination politique.” (In. Le Peuple, 8 mars 1965).
Sont convoquées “au grand meeting populaire… toutes les femmes d’Algérie, les travailleuses, les militantes, les anciennes détenues, les veuves de chouhada.” Le savoir, comme produit immatériel, faisait corps avec les femmes travailleuses et les femmes au foyer. Ce qui réunissait les unes aux autres, c’était l’âme de la guerre de Libération, une flamme non encore éteinte. 
C’était également les espoirs de voir l’Algérie tant désirée, unie dans une sorte de communion fraternelle, prendre un départ où les différences seraient bannies, où chacune et chacun aurait sa place.
Lors de leur marche du Champ de Manœuvres au Majestic, les femmes reprennent en cœur les mots d’ordre officiels lancés par le peloton de tête, c’est-à-dire par les responsables et militantes de l’UNFA : “Solidarité avec nos sœurs angolaises, érythréennes…” etc. Bref ! étaient nommées les femmes de tous les pays sous domination coloniale. 
Mais, en consultant Alger Républicain du 9 mars, nous voyons des femmes portant des banderoles avec les inscriptions suivantes : “Application de la Charte d’Alger = libération de la femme”, “La femme sur le front du travail”, ou encore “L’émancipation de la femme se fera aussi par le travail”, sous-entendu pas seulement par le combat auquel elle a pris part. Puis petit à petit d’autres mots d’ordre spontanés (?) fusent, couverts au début par les hauts parleurs de tête, mais vite repris à l’unisson et couvrant les mots d’ordre officiels : “Kouna moudjahidate, rana âamilaate” (2). Ces mots d’ordre, repris en chœur, accordaient une large place à l’égalité, au travail, aux droits des femmes. 
Akila Ouared, coordinatrice, se souvient de quelques slogans scandés par quelques femmes, du genre : “Les hommes à la cuisine”, “Un dérapage avec lequel nous n’étions pas d’accord”. Par contre, elle n’a pas oublié les pétales de roses jetées à leur passage par les journalistes d’Alger Républicain, alors qu’ailleurs les manifestantes rencontraient les regards hostiles et noirs de la gent masculine. Dans son autobiographie Mémoire algérienne, le rédacteur en chef d’Alger Républicain, Henri Alleg, constate que la question du statut de la femme algérienne est toujours passée sous silence. 
On met volontiers en évidence le rôle des femmes pendant la lutte de Libération nationale en rendant hommage à leur héroïsme et à leur courage, mais le discours devient flou dès qu’on aborde le problème de leur émancipation. 
Pour saisir la portée de la contestation qui s’installe lentement mais sûrement, il faut rappeler que la rumeur avait fait état de l’existence d’un avant-projet de code de la famille. C’était suffisant pour donner à cette manifestation une tournure imprévisible. C’est ce qui s’affirmera dans le second espace d’expression à l’intérieur de la salle Majestic, où allait officier le président Ben Bella. À la tribune, avaient pris place le président Ben Bella, Balamane, administrateur de la ville d’Alger, Bouaziz, préfet du département d’Alger, ainsi que les représentants de l’UNFA, de la JFLN, les délégations de la Palestine, du Congo, de l’Angola etc.. Chauffées par l’ambiance de cette première rencontre entre femmes d’abord, puis avec le président de la République ensuite, les participantes, qui montrèrent une impatience qui peut être qualifiée de militante, allaient être vite déçues par les premiers mots du président Ben Bella : “Notre pays est mobilisé depuis l’indépendance pour affirmer sa solidarité entière, complète avec tous les mouvements de libération, avec nos frères qui combattent contre la dictature de Salazar…” Les participantes qui ne s’étaient pas mobilisées pour écouter une pareille évidence politique, réagirent par un brouhaha de plus en plus fort, au point où le président ne put continuer sur sa lancée. 
Il entreprend alors de calmer la protestation naissante, en changeant de registre. “Je suis très heureux des banderoles réclamant la participation de la femme au sein du parti. Je suis convaincu que vos droits ne vous seront jamais attribués volontairement par les hommes. C’est par vos propres luttes que vous parviendrez à les obtenir. Je puis dire qu’il n’y aura jamais de socialisme sans la participation de la femme. Certains manifestent une crainte de voir les femmes obtenir tous ses droits (…) La femme, qui a pris ses responsabilités lors de notre lutte de Libération, mérite aujourd’hui de jouir de ses pleins droits (…). Nous voulons la participation de la femme, mais dans le cadre de nos valeurs arabo-islamiques” (3). Tout au long de son discours, Ben Bella encourage les femmes à se libérer elles-mêmes et à ne pas compter sur les hommes. Mais comment et avec ou sans le concours de l’État ? Il n’en dit pas un mot.

La manifestation des femmes vue par la presse

Le 10 mars 1965, Alger Républicain titrait en grande manchette à sa une : “Après le 
8 mars : satisfaction chez les femmes qui sont décidées à continuer la lutte pour l’émancipation.” On peut lire en page 2 : “Le 8 Mars, journée internationale des femmes, a été un succès éclatant à Alger et à travers le pays. Nos sœurs, unies autour de l’UNFA, ont dit avec force leur désir de paix, leur solidarité avec les peuples en lutte pour l’indépendance, mais aussi leur volonté ferme de participer à la Révolution socialiste et à la construction du socialisme.”
Quel a été l’impact du discours de Ben Bella auprès des femmes ? “Ce fut un véritable tremblement de terre au bureau politique, notera plus tard un cadre du parti. Les hommes étaient effrayés, et lorsque, le lendemain, on a appris l’existence de centaines de divorces, ce fut la panique. Chacun voyait cela chez lui et les hommes ont réagi d’une manière conservatrice” (4). Catherine Lévy, militante de l’UGTA à Bab El-Oued, témoigne qu’au lendemain de la manifestation, plus de 50 femmes portant des traces de violences physiques arrivaient au local syndical pour demander aide et asile car elles étaient répudiées. 
Le syndicat,  l’UNFA, le parti les ont ignorées. Henri Alleg raconte que dès le lendemain, des femmes furent convoquées dans un commissariat de police sous l’accusation de “dévergondage”, parce qu’elles avaient lancé le mot d’ordre : “Les hommes à la vaisselle”. Akila Ouared réfute l’existence de divorces au lendemain du 8 mars 1965, qui reste une date charnière dans la lutte pour l’émancipation de la femme algérienne.
La presse n’a relaté que la manifestation “officielle”, et l’historiographie algérienne a complètement occulté cet évènement majeur de l’histoire du temps présent de l’Algérie. 
Les Algériennes ont montré, en quelque sorte, que le 8 mars 1965 était la suite des journées de décembre 1960 en Algérie et de  celles d’octobre 1961 en France. Ces trois manifestations ont prouvé et prouvent que la femme algérienne entend toujours jouer le rôle qui lui échoit dans une société en mouvement. 
Sera-t-elle entendue ? La mise en place en 2009, au plus haut sommet de l’État, d’une Commission  pour la promotion des droits politiques pour la femme constitue-t-elle la réponse idoine à une demande urgente ? 

Cet écrit est dédié à la moudjahida, militante et journaliste Zohr Zérari à qui je souhaite longue vie.
M. E-K.

(1) Maître de conférences  Alger 2.
(2) Témoignage de la moudjahida Akila Ouared, Alger, juillet 2009
(3) Le Peuple, 9 mars 1965
(4) Harbi Mohammed, Dufrancatel Christiane : Les femmes dans la révolution algérienne, in Les révoltes logiques (11), 1979-1980, 01-03, p.86

Source : article paru sur le quotidien liberté le 31-03-2012

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