Les relations économiques et diplomatiques de Bejaia avec les états européens

A l’époque médiévale, au 11ème siècle, Bejaia est déjà une cité prospère sur le plan économique et culturel. Et pour cause : elle est la capitale de l’état Hammadite qui lui donnent son éclat.

Les relations entre les royaumes musulmans nord-africains et les nations européennes, surtout italiennes, étaient parfois tendues et belliqueuses. A titre d’exemple, les troupes du roi Ruggero II de Sicile ont attaqué la ville de Jijel en 1146 et ont incendié la ville et le château du sultan Hammadide Yahia Ibn El Aziz, ce qui a obligé les habitants à se réfugier dans les montagnes. La flotte de la République de Pise, renforcée par des navires de guerres Génois et Provençaux, a attaqué Annaba et a occupé la ville en 1134. Deux ans plus tard, la flotte de la République de Gênes a attaqué Bejaia, la capitale. Ces attaques des états européens chrétiens étaient motivées par la volonté de dominer les routes commerciales en méditerranée occidentale, dominées alors par les musulmans andalous et nord-africains. Et idéologiquement, ces attaques étaient encouragées par le Pape de l’église Catholique, à Rome, sur fond de croisades. Pourtant, les relations entre les deux rives de la méditerranée sont par la suite devenues bonnes en général, pour des raisons d’intérêts commerciaux mutuels.

Les relations avec la république de Pise et la république de Gênes (Italie) :

Pise et Gênes étaient au moyen-âge deux républiques indépendantes et deux puissances maritimes, politiquement et économiquement, dans le bassin méditerranéen. L’Italie n’était pas un état unifié à l’époque.  Au 12ème siècle, Pise contrôlait la Corse et les îles Baléares, et sa flotte, en plus de la flotte génoise, dominait la méditerranée occidentale.

« Entre 1179 et 1200, Bejaia est devenu (avec Ceuta*) le premier client de Gênes concernant le commerce avec le Maghreb. Les génois avaient des consulats permanents dans les ports du Maghreb qui défendaient leurs intérêts commerciaux », nous apprend Abderrahmane Khelifa, historien et archéologue Algérien. Les premières relations économiques de Gênes avec Bejaia remontent à 1137-1138, par la signature d’un traité de commerce avec les Hammadites.

Au même siècle, Les Hammadites sont défaits par les Almohades qui incorporent Bejaia à leur royaume, qui s’étendra du Maroc et le sud de l’Espagne jusqu’à la Tunisie actuelle. Les almohades ont accordé des privilèges commerciaux aux pisans et aux génois, par la signature de traités de paix et de commerce, qui ouvraient aux marchands pisans et génois l’accès aux ports de Béjaia, Oran, Ceuta, Almeria et Tunis et leur permettaient d’importer et d’exporter des marchandises. Parmi les marchands qui faisaient la navette entre Pise et Bejaia, se trouvait un certain Guglielmo Pisano en compagnie de son fils Leonardo Pisano (dit Fibonacci), citoyens et de la République de Pise. Guglielmo, qui travaillait pour la filière commerciale des Pisans, emmena son fils faire des études à Béjaia. Et c’est là que Leonardo a appris les mathématiques et chiffres arabes et les a introduits en Europe Occidentale. Il deviendra plus tard l’inventeur de la fameuse « Suite de Fibonacci ».

Au 14ème siècle, Bejaia est devenu un sultanat indépendant, qui englobait les régions de Bejaia, Collo, Jijel et Annaba. Les pisans ont signé avec le sultan Abou el Abbas un traité de commerce qui leur accordait le droit de commercer dans les ports du sultanat et garantissait la sécurité à leurs concitoyens. Il faut signaler aussi que les Pisans étaient propriétaires de maisons et de magasins à Bejaia. 

Les relations avec le royaume d’Aragon (Espagne)

Voici ce que rapporte Abderrahmane Khelifa dans son livre « Béjaia, capitale des lumières », au sujet de l’accord politique et commercial de 1309 signé entre le roi d’Aragon, Jaime II, et le sultan de Béjaia, Abou Yahia Abou Bakr, « il stipulait le libre commerce et le séjour des sujets aragonais dans le royaume de Béjaia sous la protection de leurs consuls. Réciproquement, bon accueil et sécurité étaient promis aux sarrasins, marchands et autres, quels qu’ils soient, de la terre et seigneurie du roi de Bejaia qui de tout temps, autrefois comme aujourd’hui, se rendent en grand nombre dans les terres de la seigneurie du roi d’Aragon. » On déduit par ces lignes que le sultanat de Bejaia avait de très bonnes relations diplomatiques et commerciales avec les Aragonais.

Le royaume d’Aragon avait son propre consulat à Bejaia. En 1315, la flotte aragono-catalane a soutenu militairement le sultan Abou Bakr pour repousser l’attaque d’une flotte de guerre des Abdelouadides de Tlemcen. Ce soutien faisait partie de l’accord politique mentionné plus haut.

Par ailleurs, aucun texte médiéval ne mentionne l’ouverture dans le royaume d’Aragon ou à Pise et à Gênes de consulats représentant les Hammadites, les almohades ou le sultanat de Bejaia. Si cela démontre quelque chose, c’est qu’il y avait une inégalité dans les rapports commerciaux et dans les traités signés entre la rive nord et la rive sud de la méditerranée.

Mohamed Walid Grine

*la République de Gênes a établi des relations diplomatiques et commerciales, et ce dès la moitié du 12ème siècle, avec le royaume des Almohades au Maroc. Les génois possédaient dans ce royaume un comptoir commercial à Ceuta (nord du Maroc actuel).

Sources :

Image : Fragment de la mystérieuse carte du monde de Pīrī Reis (90×60 cm), découvert soudainement en 1929 au Palais de Topkapi à Istanbul. (Topkapi Palace Museum Library, no. H. 1824.)

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