1968 au Brésil : ouvriers et étudiants contre la dictature

En 1968 nous avons été témoins de multiples explosions et révoltes : ouvrières, étudiantes, des féministes, des noirs, des mouvements écologistes, des homosexuels, parmi tant d’autres formes d’indignation et de mécontentement social et politique. C’était la « fin des années dorées ».  [ ]

 I- 1968 et  le mouvement étudiant

L’année 1968 au Brésil s’est ouverte avec plusieurs manifestations d’étudiants. Elles revendiquaient l’enseignement public et gratuit pour tous, la démocratisation de l’enseignement supérieur et l’amélioration de sa qualité, une participation plus importante des étudiants aux décisions, l’accroissement de fonds pour la recherche, orientée vers les problèmes économiques et sociaux du pays. En outre, les étudiants contestaient la dictature implantée par le coup d’État militaire de 1964 et la suppression des libertés démocratiques. La majorité des universitaires étudiait alors dans des écoles publiques et l’accès à l’enseignement supérieur était restreint car la demande était beau- coup plus importante que l’offre de places. [ ]

Le mouvement étudiant devait encore descendre dans les rues en juin 1968, le mois où le mouvement a atteint son apogée partout dans le pays, avec la généralisation des manifestations, des grèves, des occupations d’universités. Les divergences au sommet d’un régime, hésitant entre une prétendue « ouverture » et un durcissement plus important de la scène politique nationale, furent exploitées par le mouvement étudiant. Rio de Janeiro était le théâtre principal où les étudiants gagnaient l’adhésion populaire à leurs manifestations. Le 19 juin plus de cent personnes furent arrêtées après sept heures de confrontation de rue. Les affrontements se sont répétés avec plus de violence encore le « vendredi sanglant » du 21, laissant quatre morts sur le terrain, faisant des dizaines de blessés, et provoquant des centaines d’arrestations.

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Le 15 octobre, le Congrès de l’Union Nationale des Étudiants (UNE), fut dispersé à Ibiúna dans l’état de São Paulo. Tous les participants, environ 700 universitaires, furent emprisonnés, scellant ainsi la défaite du mouvement étudiant brésilien. Plusieurs de ses militants allaient dès lors se consacrer les années suivantes à l’activité militante clandestine contre la dictature, dans des organisations de gauche, parfois liées à la lutte armée.

La contestation radicale de l’ordre établi s’étendit socialement aussi dans le cinéma, dans le théâtre, dans la musique populaire, dans la littérature et dans les arts plastiques. Au cours des années 1960, diverses manifestations culturelles célébraient en vers et en prose la « révolution brésilienne », à partir de l’action des masses populaires, impatiemment attendue par l’intellectualité qui prétendait y participer, voire la diriger.

Globalement, deux grandes tendances divisaient en 1968 les artistes contestataires : les avant-gardistes et les nationalistes. Ces derniers, plus proches de Parti communiste (PCB), cherchaient à développer une lutte nationale-populaire, ouvrant la voie à une action socialiste dans le futur. Les avant-gardistes, conduits par le mouvement tropicalistade Caetano Veloso et Gilberto Gil, critiquaient le national-populaire, en cherchant à se lier aux avant-gardes nord- américaines et européennes, en particulier à la contre-culture, pour les incorporer à la culture brésilienne. Malgré des divergences et des rivalités, les artistes engagés des deux sensibilités subirent les mêmes persécutions, connurent la censure, voire la prison et l’exil.

II – 1968 et le mouvement ouvrier

Il y eut aussi une autre figure sociale présente dans ce cycle des rébellions mondiales en 1968 : l’ouvrier-masse, composante hégémonique du prolétariat au temps du taylorisme-fordisme dominant dans le capitalisme, sur la scène européenne et tant d’autres parties du monde, depuis les années 1920. Au Brésil les pratiques tayloristes et fordistes introduites ont impulsé le cycle d’industrialistation naissante depuis 1930, entraînant la prolétarisation et la massification des travailleurs brésiliens.

Dans les pays centraux, d’industrialisation avancée, après la perte d’identité culturelle de l’époque artisanale et manufacturière, l’ouvrier se réorganisait de façon particulière, soit par la fragmentation de la production industrielle et des services, soit par la perte des qualifications antérieures, soir par la création de formes de sociabilité extérieures à l’espace des usines. Selon Alain Bihr, cette nouvelle forme de sociabilité ouvrière a jeté les bases de l’émergence d’une nouvelle identité et d’une nouvelle forme de conscience de classe.

[] Ces luttes sociales ajoutaient un élément explosif à la crise structurelle du système capitaliste dans l’espace productif, contribuant à empêcher le maintien du cycle expansionniste du capital, initié au lendemain de la IIe Guerre mondiale. Outre l’épuisement économique du cycle d’accumulation, les luttes de classes de 1968 minaient le domaine du capital à la base en faisant apparaître les possibilités d’une hégémonie (ou contre-hégémonie) issue  du monde du travail. D’une certaine façon, elles exprimaient le mécontentement face à l’alternative social-démocrate majoritaire dans les syndicats et les partis qui revendiquaient la représentation des forces sociales et suivaient une voie de négociation institutionnelle prioritairement contractuelle, dans le cadre d’un « compromis social-démocratique ».

Si cet aspect fut aussi présent dans les luttes ouvrières de 1968 en France et, l’année suivante, dans l’« Automne Chaud » italien, ou encore dans le Cordobazo (rébellion ouvrière de Córdoba) argentin de 1969, dans nombre de pays comme le Brésil, les grèves ouvrières qui explosèrent en 1968 avaient un sens clair et net de confrontation, tant avec la dictature militaire qui limitait la liberté et l’autonomie syndicales, qu’avec sa politique économique fondée sur la surexploitation du travail. En ce sens, elles constituaient les premières réponses des travailleurs au coup militaire de 1964, quand une forte répression s’était déchaînée, particulièrement sur le PCB, sur le syndicalisme sous son hégémonie, et sur la gauche en général.

La répression du mouvement ouvrier et syndical était une condition nécessaire pour que le coup d’État militaire puisse réunir de nouvelles conditions propices à l’expansion capitaliste et une plus grande internationalisation du Brésil. Dans cette vague répressive contre le mouvement syndical, ouvrier et populaire, la dictature militaire brésilienne a décrété l’illégalité de tous les partis politiques, en créant deux nouveaux. Elle est intervenue dans divers syndicats, a interdit les grèves, a décrété l’illégalité de la Centrale général des travailleurs (CGT), de l’Union nationale des étudiants (UNE), du Parti communiste brésilien (PCB), et d’autres partis de gauche, ouvrant ainsi une période difficile pour le mouvement ouvrier au Brésil. [ ]

Préparée à la confrontation, décidée à ne plus faire aucune concession, la dictature militaire réprima durement le mouvement gréviste et les dirigeants syndicaux les plus combatifs durent s’exiler du pays ou commencèrent à agir dans la clandestinité. Ils adhérèrent par la suite aux diverses organisations qui ont participé de la lutte armée contre la dictature militaire.

En faisant un bilan autocritique postérieur du mouvement, José Ibrahim, le principal dirigeant de la grève dit : nous partions de l’analyse selon laquelle « le Gouvernement était en crise, et n’avait pas d’issue ; il s’agissait donc d’approfondir le conflit, de transformer la crise politique en crise militaire ; d’où notre conception insurrectionnelle de grève. Notre objectif était d’amener les masses, par une radicalisation croissante, vers un conflit avec les forces de répression. C’est cette conception qui nous a guidés quand, en juillet 1968, nous avons décidé de déclencher la grève » (Ibrahim, 1980)[  ]

Marcelo Ridenti et Ricardo Antunes

Lire l’intégralité de l’article : https://www.contretemps.eu/1968-bresil-ouvriers-etudiants/

Image à la une : manifestation des cent mille le 26 juin 1968 à Rio de Janeiro

 

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