LOUISETTE IGHILAHRIZ, LA FEMME QUI N’AIMAIT PAS L’HIVER

Décembre 1957, dans le froid d’un obscur cachot de la 10ème Division parachutiste d’Alger, une jeune étudiante en très mauvais état, criblée de 5 balles, dévisage son interrogateur : « Si vous êtes un homme, tuez-moi. » C’est en ces termes que Louisette Ighilahriz, 21 ans, formée en psychologie à l’université de la capitale, fait sa seule et unique demande au capitaine Graziani qui la torturait sous l’œil du colonel Bigeard et du général Massu. Elle ne sera pas assassinée comme Ben M’Hidi ou d’autres, mais après plusieurs séances de tortures, un médecin parvient à l’exfiltrer en prison à la fin du mois. Elle fera Barberousse-Serkadji et El Harrach-Maison Carrée dans l’humidité de l’hiver puis sera transférée en France : les Baumettes à Marseille, la Roquette à Paris et d’autres pour finir en hiver 1961 à être placée en résidence surveillée en Corse, terre natale de son tortionnaire le Capitaine Graziani, mort dans des combats en Kabylie quelques temps avant. Le même hiver mais en février 1962, Louisette Ighilahriz réussit à s’enfuir et rejoint son pays qui accède à l’indépendance et devient réellement psychologue de métier.

C’est tout naturellement que depuis le 22 février 2019, en hiver, elle est  à 83 ans de toutes les marches du vendredi, clamant « je veux vivre la vraie indépendance. » Elle a en effet beaucoup marché et vient de loin, d’une famille de Tigzirt, profondément engagée dans l’indépendance, et  comme Lakhdar Bouregaâ rejoint en 1956 les rangs du FLN après une grève de lycéens, à la veille de la bataille d’Alger. Née un samedi 22 août 1936 en été, là où est né Abdelaziz Bouteflika 7 mois plus tard, à Oujda, Maroc, elle s’opposera à son 5ème mandat malgré sa nomination comme Sénatrice par le même Bouteflika, poste qu’elle quittera en hiver 2018 pour protester contre le limogeage illégal de Saïd Bouhadja, Président de l’Assemblée.

Celle qui a défié les parachutistes de Massu et forcé leur admiration, comme l’a avoué son tortionnaire, l’adjudant Raymond Cloarec, n’a pas non plus baissé les yeux durant la décennie noire, défiant des éléments armés du FIS dans son quartier, qui ont fini par définir cette psychologue comme une vieille folle. Jusqu’en 2000, où la Moudjahida qui n’aimait pas l’hiver relance en France le débat sur la torture pendant la guerre d’Algérie, en racontant son histoire et celle d’autres supplicié(e)s, ce qui poussera à l’ouverture partielle des archives de la guerre, et plus tard, à la reconnaissance par le Président français Macron de la colonisation en Algérie comme « crime contre l’humanité. »

Décorée à plusieurs reprises par des autorités algériennes pour sa participation à la guerre d’indépendance, comme Lakhdar Bouregaâ elle a écrit un livre sur ses mémoires, et comme Lakhdar Bouregâa qui a accusé le Commandant Azzedine de l’avoir vendu à Boumediene, elle a accusé un autre homme de la zone autonome d’Alger, Yacef Saadi, d’avoir trahi plusieurs militants pendant la guerre. Cette polémique avec l’ancien responsable de la bataille d’Alger est venue du fait que Yacef Saadi ne reconnaissait pas à Louisette Ighilahriz le statut de moudjahida de la Zone autonome d’Alger. Car en effet, elle n’y était pas mais en dehors, pour le compte des services de renseignements et de l’information, et elle a d’ailleurs été arrêtée en hiver 57 lors d’une embuscade à Chebli, dans la Mitidja. Fait à souligner comme elle l’a elle-même précisé, elle n’a connu Yacef Saâdi qu’après l’indépendance lorsqu’il a épousé sa propre sœur Malika, moudjahida aussi de la zone autonome d’Alger. Une union qui n’aura duré que quelques mois, le père ayant refusé que Yacef Sadi fasse partie de la famille. Louisette Ighilahriz qui n’aime ni l’hiver ni les hommes qui n’en sont pas, comme son tortionnaire Graziani, a été directe : « en tant que Sénateur, je ne peux pas le poursuivre en justice. Je lui demande de se comporter pour une fois comme un homme et de démissionner pour venir m’affronter au tribunal. » Pas en hiver si possible. 

Livre : « Algérienne. » Paru aux éditions Fayard-Calmann Levy. Paris. 2001. 

Film documentaire : « La moudjahida et le parachute », de Mehdi Lallaoui. 2012.

Source image : Copyright Samir Sid

Chawki Amari

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