Une petite cour ombragée par des figuiers centenaires se trouve au croisement des ruelles N’fissa Ramdane et Sidi Ben Ali, au cœur de la Casbah d’Alger. C’est l’ex-cimetière des princesses ou encore l’ancienne zaouïa de Sidi Ben Ali, autrefois très célèbre. Aujourd’hui, cet espace est utilisé comme mosquée par les habitants du quartier. Et peu d’entre eux vous parleront des ziaras qu’il y avait là autrefois. En effet, il n’y a pas encore très longtemps de cela, de nombreuses tombes étaient éparpillées dans cette cour. Elles formaient un petit cimetière, regroupées autour d’un grand tombeau principal à coupole où reposaient deux saints très vénérés jusqu’au siècle dernier, Sidi Ben Ali et Sidi Braham Ben Moussa. Avant, les femmes venaient ici faire des vœux et des offrandes, elles nouaient dans les arbres des tissus colorés, sacrifiaient un coq et allumaient des bougies. Les tombeaux des saints étaient recouverts de tissus raffinés et certaines sépultures étaient encore sculptées et gravées à la mode ottomane. Petit à petit le lieu est tombé dans l’oubli, surtout depuis que les salafistes ont violemment combattu et rendu illicite la tradition de visiter des mausolées. Et durant la décennie noire, les tombes ont été saccagées, puis plus tard bétonnées. Maintenant, la cour est totalement carrelée et les tombeaux des saints ont disparu. Seules deux tombes ont été conservées, déplacées au fond de la cour, derrière un grand mur et protégées par une porte en fer. Pourtant, ce lieu historique aurait pu nous apprendre beaucoup de choses sur l’histoire ottomane de la Casbah. Seules deux inscriptions en arabe du cimetière ont été transcrites dans des livres, celles des deux princesses enterrées là, avec leurs deux célèbres épitaphes:
«Voici le tombeau de Fatma bent Hassan Bey. Que Dieu lui pardonne ainsi qu’à tous les musulmans. Amen ! Amen !»
«Voici le tombeau de celle qui est en possession de la miséricorde de Dieu N’fiça, fille de feu Hassan Pacha. Que Dieu lui fasse miséricorde ainsi qu’à tous les musulmans.»
Et c’est autour de ces deux femmes, Fatma et N’fissa, que se raconte une célèbre légende de la Casbah, l’histoire d’amour impossible et tragique de deux princesses pour le même homme :
Fatma et N’fissa étaient les deux filles de Hassan Pacha, un des plus hauts dignitaires de la régence d’Alger. Mais ces deux jeunes sœurs étaient malheureusement amoureuses du même homme, un militaire ottoman membre du corps des Janissaires. Les deux princesses subirent alors un long tourment des plus dramatiques. Et l’histoire de leur impossible amour se propagea rapidement dans la médina, ce qui suscita un désarroi profond pour leur père, le Pacha. Elles se seraient alors laissé mourir de chagrin, incapables de surmonter leur malheur, et seront inhumées côté à côte, dans un tout petit cimetière arboré de la Casbah, qui portera alors le nom de «cimetière des princesses ».
Dans une autre version de l’histoire, le jeune soldat veut épouser les deux sœurs en même temps, mais leur père le dey s’y oppose. Mais pendant son absence, les deux filles décident d’épouser quand même le janissaire. De retour, le pacha apprend la nouvelle, et décide alors de tuer ses deux filles…
Cimetière familial ottoman
D’un point de vue historique, il est peu probable que ces deux princesses soient mortes au même moment et qu’elles aient vécu ce drame amoureux. En effet, à la lecture des épitaphes, on remarque que le titre de leur père, Hassan, n’est pas le même sur les deux sépultures. Au décès de Fatma, son père a le titre honorifique de noblesse turc « Bey » et il est toujours en vie. Pour Nefissa par contre, il est« feu Pacha », il a donc atteint le sommet de la hiérarchie et n’est plus vivant. Les deux princesses sont donc décédées à deux périodes différentes, Fatma l’ainée est sans doute partie jeune. Mais qui est donc le père de ces deux princesses ? Sans doute Sidi Hassan Pacha qui a régné comme Dey de 1791 à 1798 (auparavant en 1773 il était ministre chargé de la diplomatie, puis en 1789 Khaznadji, premier ministre et trésorier, c’est sans doute durant cette période qu’il avait le titre de Bey). Sidi Hassan Pacha a construit beaucoup d’édifices dans la Casbah et ses nombreuses filles sont restées dans la mémoire locale (la célèbre Khdawaoudj el amia était aussi une de ses filles, ainsi qu’une deuxième Fatma qui épousa Hussein-Dey).
Kahina Oussaid-Chihani
Références :
- – Albert Delvoux, Les édifices religieux de l’ancien Alger, 1870
- -Louis Bertrand, Le Jardin des princesses, Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 37, 1917
- -Bulletin municipal officiel de la ville d’Alger, 4 février 1910, BNF, Gallica
- -Henri Klein,Feuillet El Djezair, Les édifices religieux, 1937
- – صفحات من تاريخ مدينة الجزائر من أقدم عصورها إلى انتهاء العهد التركي,نور الدين عبد القادرالبسكري (1890-1933), Dar El Hadara, BirTouta Alger, réédité en 2007, p.169
- – p.299, أبو لقاسم سعدالله، تاريخ الجزائر الثقافي (مجلد 2)، دار الغرب الإسلامي، بيروت، 1998
- – Achour Cheurfi, Écrivains algériens: dictionnaire biographique, Casbah éditions, 2004 – 415 pages,
p.72 - – Alain Romey,Tradition orale de la musique classique andalouse arabe à Alger, Cahiers de la Méditerranée, Année 1994, 48 pp. 37-47
- -Alaoui, A. (2009). Poésie et musique arabo-andalouse : un chemin initiatique. La pensée de midi, 28,(2), 71-90. https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2009-2.htm-page-71.htm.
- -نحلة اللبيب بأخبار الرحلة إلى الحبيب »، طبع بالجزائر 1902, مفتي المالكية فالجزائر بلقرن م18ابي العباس سيدي أحمد بن عمار
- – Hocine Neffah,journal L’Expression, jeudi 04 janvier 2018 – https://www.lexpressiondz.com/actualite/283245-la-casbah-ne-se-rend-pas.html
- – Lucienne Fabre, Tout l’inconnu de la Casbah, chapitre 19, page 225-226, 1933. Ed. Ed. Baconnier Frères
- Illustration à la une : A gauche, épitaphe de Fatma bent Hassan Bey. A droite épitaphe non déchiffré. Cimetière de la mosquée Sidi Ben Ali, Casbah Alger. Photo Kenzi Belaboid 2018
- Illustration intérieure : -Örfi destarlı kavuk- sculpture de turban en pierre posée au-dessus des pierres tombales de dignitaires religieux ottomans. Blog d’histoire ottomane www.tarihduragi.com