Le cas du ksar El Agha de Ferdjioua… UN VRAI FAUX PALAIS OTTOMAN ?

KSAR AGHA à l’époque où il s’appelait encore BORDJ Fedj M’Zala

L’origine de l’appellation Ksar el Agha de Ferdjioua, est un mystère. Tout comme l’identité de cet Agha, qui aurait construit un ksar dans un lieu où les ottomans n’étaient pas présents en permanence, hormis, une petite garnison de douze hommes située à Mila ?

Officiellement ce ksar el Agha fait référence à Hadj Ahmed Bouakkaz Ben Achour, le (dernier) seigneur autochtone de la région. Mais disons-le tout de suite, cela nous parait infaisable, car pendant la période ottomane, le titre prestigieux d’Agha, était dévolu aux seuls ottomans et pas à un indigène, à fortiori à Cheikh Ahmed Bouakkaz, connu pour avoir été longtemps hostile aux ottomans. Certes, on peut conjecturer qu’après la reddition des ottomans et leur départ de l’Algérie en 1830, il aurait été promu au rang d’«Agha»* par Ahmed Bey, qui organisa à l’Est du pays, la résistance contre l’armée française. On pourrait également supposer qu’il tirerait ce titre d’«Agha» (alors que d’autres sources mentionnent «Caîd», charge dévolue à cheikh Magoura par Salah Bey) des français, qui l’accordaient aux feudataires indigènes qu’ils appointaient, pendant la conquête puis la colonisation, mais elle n’est pas, elle aussi attestée, puisque grâce aux écrits, on sait qu’il a été nommé «Cheikh» des Ferdjioua et non «Agha» ( voir note**).

Puisque l’identification de cet « Agha » des Ferdjioua semble improbable, et les hypothèses évoquées inconsistantes, axons notre intérêt sur le «Ksar El Agha», implanté au centre-ville de Ferdjioua, (wilaya de Mila), et qui s’étale sur 800 m2 bâtis et 2 000 m2 de jardins.

Bien qu’il soit considéré, officiellement, comme un palais de l’époque Ottomane, et classé en tant que tel en 1998, par arrêté ministériel (J.O n°20), dès l’abord, lors de la visite des lieux, des doutes et interrogations apparaissent quant à l’origine et sur l’identité de ce monument emblématique de l’ex- Fedj M’zala, malgré ou plutôt, en raison de son cachet architectural particulier qui le distingue des autres bâtisses.

En revanche, pour la direction de la culture de Mila, aucun doute n’est permis. « Ce palais a été érigé à partir de 1834, par Ahmed Bouakkaz, à la fin de la période ottomane du beylicat de l’Est*»***, s’appuyant sur les éléments architecturaux et décoratifs inattaquables à ses yeux : « Ksar El Agha comporte une multitude d’arcs de style ottoman et un patio. N’a-t-on jamais vu un patio dans une œuvre architecturale française ? Ensuite, la céramique et les carrelages sont typiquement orientaux. Alors que les arbres implantés dans les jardins sont antérieurs à l’époque coloniale» ; « la seule touche française est la ceinture métallique réalisée pour conforter la bâtisse quand les Français l’ont transformée, en 1881, en siège de la commune mixte ».Admettons. Mais avant de développer nos arguments, on ne peut s’empêcher de relever le caractère irrationnel, voir saugrenu, qui consiste à construire un palais monumental, alors que les troupes françaises sont aux portes de Constantine (1836), et que la tendance générale est à la mobilisation des moyens matériels et humains pour prêter main forte à Ahmed Bey ? D’ailleurs, il est attesté que des contingents de cavaliers et de soldats avaient été levés dans les tribus de Fedj M’zala pour participer à la défense de Constantine lors des sièges français de 1836-1837.

Comme il convient de distinguer les opinions des faits, examinons ces derniers, qui reposent sur les témoignages et quelques archives disponibles. Celles-ci ne mentionnent le bordj (qui ne s’appelait pas encore ksar) qu’à partir de 1875, année de l’installation du bureau arabe, sur un terrain appartenant à la famille Bouaâkaz(2). Tout comme il ressort d’une manière incontestable que la construction des jardins du palais et du parvis remonte à l’année 1909, alors que le premier étage et la terrasse, n’ont été élevés qu’à partir de 1930. Ces indications que l’on peut aussi retrouver dans une thèse de magistère en architecture(1), consacrée au ksar en question.

Selon les propos d’un chercheur et auteur(2) de nombreux ouvrages sur l’histoire de la région ouest de Mila, que nous avons contacté et recoupés par le témoignage d’anciennes familles de Fedj M’zala, Cheikh Bouakkaz a, en réalité, résidé à Ouled Achour, son terroir ancestral, à quelques kms de Ferdjioua, dans une modeste maison construite en dur, en outre ils n’ont pas souvenance d’une bâtisse appelée «ksar el agha».

En effet au début de la période coloniale, « Ksar Agha », qui servit de siège à l’autorité française, était connu sous le nom de Bordj. Ce qui laisse croire, qu’il y avait peut-être une bâtisse, mais certainement pas dans sa configuration actuelle. Après 1880 et la création de la commune mixte de Fedj Mzala, son appellation a changé à maintes reprises. Ainsi en 1929, il prend le nom de «Dar el-Hakam» ou encore «Djenane el-Hakam». En 1968, il ne s’appelait toujours pas «Ksar el Agha», comme en témoigne l’arrêté du 20 mars 1968, lorsque le ministère des anciens Moudjahidines et des affaires sociales décide d’affecter le bâtiment administratif dit «BORDJ» à l’implantation d’un centre pour les enfants de Chouhada. Ce n’est qu’à partir de 1998 que le nom de «KSAR EL AGHA», apparaît d’une façon aussi subite qu’officielle, à l’occasion de l’inscription de l’édifice au classement national.

Si ce rappel historique, en particulier la chronologie toponymique vérifiable, peut sembler encore léger, en l’absence de matériel archivistique, écrit ou graphique suffisant, pour étayer la datation « officielle de l’édifice, quoi de mieux que le questionnement de ce qui ne peut mentir: la matière et le matériau.

Une analyse de l’organisation spatiale du «Ksar», de sa typologie, des matériaux de construction, de leur mise en œuvre et de leur mode de fabrication, nous renseigne sur la datation de l’édifice ou du moins sur les datations par partie des éléments qui la composent. Vu ce que cette initiative implique comme retombées, sur l’intitulé même d’une protection officielle et juridique, la tâche devait être ardue et exhaustive.

Mais, la surprise est de taille !

Tous les éléments architecturaux présents sur site (et sur les documents des recherches engagées sur le monument) témoignent d’une construction coloniale…

Tous sans exception !

Du sous-sol où l’on aperçoit un plancher en voutain et en structure métallique, à la couverture en tuile mécanique estampillée, posée sur une charpente dont les sections sont issues d’une coupe industrielle, en passant par des planchers métalliques, des revêtements de sol en carreaux de ciment teintés dans la masse, des briques pleines industrielles, et une ferronnerie typique de la fin du XIXème siècle… Une ferronnerie que l’on retrouve même sur un balcon d’apparat typique des équipements et des résidences de maître et des hôtels particuliers.

Si le fait que l’édifice soit organisé autour d’un patio, et que le langage architectural, où se mêlent des arcades et des crénelures, renvoie à une architecture locale, il ne faut aucunement omettre la destination de ces édifices administratifs, et aussi la réponse qu’offre ce genre d’organisation des espaces vis-à-vis des contraintes climatiques. Certains détails organisationnels comme les pièces en enfilade achèvent de lever le doute sur l’origine même de la conception de cet édifice. Une organisation complètement méconnue à la date présumée «officiellement».

Voilà pourquoi, tous ces éléments, qui semblent suffisants, pour corroborer nos doutes factuels quant à l’origine ottomane**** de ce monument emblématique de Ferdjioua, questionnent sérieusement sur l’implication des spécialistes et des archives pertinentes, dans une démarche scientifique stricte dans la connaissance de notre Patrimoine et dans la rédaction des notices servant d’inventaire à notre mémoire collective

Farid GHILI et Farés KHIMA

Photos Farid Ghili / Cherif Boumegoura / et internet (cartes postales)

Notes

* Est –il utile de rappeler que Bouakkaz n’est devenu Caïd de Ferdjioua qu’en 1834, après avoir éliminé ses adversaires, notamment Derradji Ben Magoura qu’il égorgea et dont il s’empara des fiefs et biens à Ferdjioua.

**C’est en effet le 18 octobre 1839 que le maréchal Vallet, en présence du Duc d’Orléans a remis à Bni Guecha, (connu pour ses thermes romains qui ont fait l’objet d’une publication dans ce groupe), à Bouakkaz, le burnous l’investissant comme Cheikh de Ferdjioua. Bouakkaz demeura Cheikh de Ferdjioua jusqu’à 1864 où l’autorité française l’isole pour sa participation dans la révolte des Zouagha et Ferdjioua . Arrêté à Constantine, Bouakkaz fut interné à Pau(France).

***Ainsi, pour la direction de la culture de Mila, la période ottomane aurait perdurée en Algérie, au moins jusqu’à 1834. (voir plus si le déterminant est la résistance de Ahmed Bey ; Pourtant Hussein, Dey de la Régence de laquelle dépendait le Beylicat de l’Est , c’est à dire Ahmed Bey, a signé le 5 juillet 1830, l’acte de reddition des ottomans en faveur des français, mettant fin à une présence ottomane de 314 ans et au début d’une colonisation de 130 ans. De plus, les demandes répétées d’investiture d’Ahmed Bey n’ont pas été agréées par İstanbul, qui avait d’autres chats à fouetter.

****Étrangement, cette histoire de ksar Agha de Ferdjioua, rappelle celle de l’actuel Djamaa Ketchawa, où l’amalgame populaire laisse croire qu’il s’agit d’une construction spécifiquement ottomane, alors qu’il s’agit d’une bâtisse (re)construite par les français, à l’emplacement de l’ancienne mosquée ottomane

Sources et bibliographie :

( 1)Mme Benseddik-Souki- Habiba : le cas du palais de l’Agha a Ferdjioua (mémoire de magistère en architecture)

(2)Mohammed Sadek Mokrani chercheur en histoire et auteur (archives des domaines. Correspondances entre l’administration française et les héritiers Bouakkaz ) Déclaration à la presse de membres de la Direction de la culture de la wilaya de Mila

Témoignages d’anciennes familles de Ferdjioua

Mercier : l’histoire de Constantine

Féraud : Ferdjioua et Zouagha (R.A 130)

Image à la une : KSAR AGHA Ferdjioua Façade principale (credit photo Cherif cherif Boumegoura)

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